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Transposer le monde, ensemble : entrevue avec Benoît Vermeulen

Cofondateur et codirecteur artistique du Théâtre Le Clou, compagnie ayant présenté pas moins de 12 pièces et chantiers de création au Festival depuis son avènement en 1996, c’est avec joie que Benoît Vermeulen a accepté la présidence d’honneur du comité du 20e anniversaire de la RTA. Rencontre précieuse avec un amoureux du théâtre et de la création collective.

Quel genre d’ado étais-tu?

Je n’étais pas du tout un ado révolté et je n’ai pas fait de « crise d’adolescence ». J'étais plutôt un ado qui avait beaucoup d'espoir. J'avais envie de tout, j'étais un ado de « gang » qui aimait les expériences et l’aventure mais, en même temps, j'étais premier de classe. Je me dirigeais en médecine sans trop me poser de questions, juste parce que j'étais bon dans cette façon-là d'apprendre. Aujourd'hui, j'ai l'impression que je suivais un chemin déjà tracé.

Est-ce à l’adolescence que tu as découvert le théâtre?

Oui, j'étais en secondaire IV quand j’ai vu ma première pièce de théâtre. C'était une troupe amateur de Laval qui passait à mon école, Horizon-Jeunesse. Des ados et des adultes se partageaient la scène. Ce n’était pas une compagnie professionnelle, mais c'est vraiment là que j'ai eu une révélation, celle que la vie ne s'arrête pas à une vision du monde préétablie ou plus « organisationnelle ».  J’ai vu la possibilité de transposer le monde... À vrai dire, ce n’est pas le contenu de la pièce qui m'a marqué, mais l'idée même du théâtre, celle d'être ensemble dans une salle pour voir une pièce.

Cet événement a-t-il fait en sorte que tu as choisi une carrière théâtrale?

Oui, c'est tellement bien tombé! À ce moment-là, il y avait une gang qui faisait tourner une pétition pour qu'il y  ait une option théâtre en secondaire V. Au départ,  je m'en allais en biologie, puis en fin de compte, j'ai vu la pièce et j’ai fait l'option théâtre. J'ai quand même étudié en science de la santé au Cégep puis, à l'université, j'ai été accepté en médecine ET en théâtre. Mais j'avais besoin de prendre une pause de la médecine... et la pause dure depuis 30 ans : un bon grand break !

Qui a le plus influencé ton parcours artistique?

Travailler avec Gervais Gaudreault et Suzanne Lebeau au Carrousel m'a beaucoup formé au niveau de la mise en scène et de la réflexion autour du théâtre pour enfants. Ouvrir le contenu des pièces à des sujets et des domaines anticonformistes, considérer que les enfants et les adultes se partagent le même monde et souhaiter rencontrer ce public comme l'artiste que tu es, sans censure, sont des idées qui m’ont fortement influencé. J'ai été de cette école-là, mais en même temps je faisais également partie du Groupe multidisciplinaire de Montréal, un groupe de recherche très éclaté associé au post-modernisme new-yorkais. En fondant le Théâtre Le Clou, j’ai voulu rassembler ces deux visions très différentes. Avec Jusqu'aux os, la première pièce que j'ai montée, je voulais joindre l'éclatement formel et le questionnement sur ce qu’on doit dire aux ados et comment on devrait leur  dire. J’ai également été très influencé par le théâtre flamand. Je suis un amoureux de Platel enligneviagra.net. Je me souviens avoir été marqué par une pièce qui s'appelait Mère et enfant - programmée aux Coups de Théâtre à l’époque - qui a révolutionné ma façon de voir ce qu'on pouvait montrer et faire pour les enfants. C'était éclaté, complètement audacieux, déjanté et, en même temps, très profond et ludique. Je me suis tout de suite reconnu dans cette forme-là.

Au Théâtre Le Clou, vous travaillez collectivement en testant trois étapes de création auprès d’un public adolescent. Qu’est-ce qui vous inspire cette démarche particulière?

Quand je disais que j'étais un ado de gang, c'est un peu pour ça! Je n'ai jamais monté de textes déjà écrits au Clou; je veux faire en sorte que la forme influence l'écriture de l’auteur. Même la première pièce Jusqu'aux os, on avait présenté une étape. Parfois, je me demande pourquoi je fais ça parce que c'est quand même difficile de se mettre dans l'eau bouillante à un moment où l'oeuvre est si fragile, mais ça nous permet d'avoir un échange significatif avec les ados et ça nous ramène aux raisons pour lesquelles on a envie de s’adresser à eux. Ça nous permet aussi de faire le point, toutefois c'est exigeant et ça prend beaucoup d'humilité. Il ne faut pas devenir paranoïaques! Ces étapes nous obligent à faire de l'ordre dans ce qu'on a recherché pour prendre du recul et avancer. Et, bien souvent, dans ces contextes-là, les ados sont généreux.

Qu’est-ce qui te motive à créer pour les ados?

Notre mandat au Théâtre Le Clou, c'est de rencontrer le public ado. C’est notre point de départ : je vais chercher un auteur dont je pense que l'écriture et les propos peuvent rejoindre les ados. On ne se demande pas ce que les ados veulent, mais plutôt ce qu’on a le goût de leur dire à travers l’œuvre qu’on est en train de créer. Évidemment, le public ado est complètement différent! Ça, c’est sûr! Je ne peux pas dire que l’énergie générale des ados est agréable dans une salle quand ça ne va pas bien... C’est un des publics les plus difficiles. Mais je me rends compte que ma pulsion artistique vient de mon adolescence. Il y a quelque chose de précieux dans cette période-là, un rêve d’absolu que  j’entretiens en faisant ce que je fais et qui me perturbe, car j’ai l’impression de toucher à quelque chose d’essentiel. C’est pourquoi les individus adolescents me touchent et m’inspirent énormément.

Qu’est-ce que la RTA a apporté au parcours artistique du Théâtre Le Clou?

La RTA et le Théâtre Le Clou sont des partenaires depuis le début. On est comme des frères. La RTA partage avec nous la conviction de l’importance de l’art dans la construction de l’individu et dans la formation de son identité et je crois en cette mission de sensibilisation. La RTA c’est un carrefour qui porte bien son nom de « Rencontre ». On a vraiment l’impression que c’est à la RTA que tout ce qui se réfléchit et qui se fait pour les ados s’y retrouve. C’est comme un repère. Et puisqu’on sait que la RTA est là pour rassembler et provoquer les échanges, on est heureux d’y participer. Rencontrer les autres nous influence et crée un écosystème stimulant pour la création. D’autres gens vont arriver, on va pouvoir réfléchir ensemble et avancer. Je vois la RTA comme un soutien artistique, un refuge et un complice. Souvent les projets sont encore en chantier quand ils sont programmés et d’avoir leur confiance et un amour presqu’inconditionnel de leur part, ça fait du bien.