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Écrire la contagion de l'autre : entrevue avec Talia Hallmona

Récipiendaire du Prix Louise-Lahaye en 2015 pour sa pièce Moi et l'autre, présentée à l'ouverture du Festival l'an dernier, la pétillante auteure Talia Hallmona est de retour cette année pour y présenter sa pièce Olivier et Jamila dans le cadre des laboratoires de création de la RTA, mais aussi à l'occasion de la Vitrine Laval. C'est avec passion qu'elle nous a parlé de ce qui inspire son travail d'écriture théâtrale.

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Quelle genre d’adolescente étais-tu?

J’étais une ado qui avait un problème énorme avec l’autorité (et je suis une adulte qui a un problème énorme avec l’autorité!) J’aimais m’habiller en jeans troués et en chemises à carreaux, c’était la mode dans le temps. J’aimais beaucoup la poésie et j’étais dans l’option musique. Je jouais de la guitare classique et électrique. C'est en secondaire V que j’ai découvert le théâtre. Il y avait une option art dramatique à Horizon-Jeunesse et on présentait nos spectacles à nos parents à la fin de l’année. Mon premier rôle a été celui du grand méchant loup dans Les Héros de mon enfance de Michel Tremblay. Je faisais aussi partie du conseil étudiant de mon école. Je représentais les secondaires V et je faisais beaucoup d'activités parascolaires, d’improvisation et d’animation. J’étais une ado qui croyait en la justesse des choses.

Tu as étudié en interprétation à l'École nationale de théâtre alors comment as-tu commencé à écrire du théâtre?

J'ai eu envie de raconter une histoire qu’on ne racontait nulle part. C’est grâce aux adolescents que je me suis mise à écrire. J’ai eu l’occasion de jouer dans la pièce S’embrasent de Bluff, une production destinée aux adolescents qui a tourné pendant 5 ans partout au Québec et en France. À travers cette production, on m’a demandé de faire de la médiation auprès des adolescents. En parallèle, j’ai connu la RTA, et on m’a engagée pour faire des rencontres préparatoires et de la médiation. J’ai rencontré des ados complètement intégrés, de couleur basané comme moi, noirs ou avec les yeux bridés, bref, de toutes les origines autres que “de souche” - pour ce que ça veut dire aujourd’hui -, et qui parlaient le québécois. Ils n’avaient pas d’accent étranger. Ils vivaient en québécois. Puis, je rencontrais aussi des jeunes québécois de souche qui connaissaient l’Égypte, des mots arabes et des mets arabes que je ne connaissais même pas. En rencontrant tous ces adolescents, mon envie d’écrire cette histoire s’est confirmée et, finalement, j’ai écrit une pièce de théâtre. J’avais envie de parler de ce que j’appelle “la contagion de l’autre”! Puis, je me suis rendue compte qu’il y avait plein d’autres histoires que je voulais raconter, que j’avais une pulsion de dire, d’organiser et de mettre en scène quelque chose qu’on ne raconte pas. Et de me questionner : pourquoi est-ce qu’on ne le raconte pas? Pourquoi est-ce que je ne le vois pas sur scène? Dans mon temps (rires!), on était peut-être quatre à mon école secondaire qui venaient d’ailleurs et aujourd’hui, surtout à Laval, c’est complètement différent. À certains endroits, 80% des jeunes sont des immigrés ou sont issus de l’immigration. C’est une autre réalité. Le jeune québécois et le jeune maghrébin se voient tous les jours à l’école, alors ils sont amis. Et le jeune maghrébin a le kick sur la jeune québécoise! Je le vois, c’est là…

L’amour interculturel est le thème central de ta prochaine création, Olivier et Jamila, et tu as fait un travail au préalable avec les ados particulièrement pour écrire cette pièce. Qu’est-ce que cette expérience a apporté à ta démarche artistique?

Avoir leur vision à eux me déstabilise, me bouleverse et me met à jour parce que leur réalité fait en sorte qu’ils sont rendus beaucoup plus loin que moi puisque je n’ai pas vécu le multiculturalisme à l’école. Par exemple, dans une classe, il y a des gens de la Gaspésie, des jeunes de Montréal, de Ste-Anne-des-Plaines, d’Haïti, du Japon, etc. Cette classe est unique et elle le sera pour toujours. En plus, parmi ces jeunes, certains ont des parents parfois complètement intégrés, parfois pas du tout. Je me suis rendue compte qu’il y a une multiplication de point de vue. Il y a des parents qui ont peut-être préservé les valeurs et traditions de leur pays d’origine, mais leurs ados vivent ici. Alors, même si leurs parents leur parle de leur pays d’origine, ce n’est pas la réalité: ce n’est pas la “vraie” Grèce, la “vraie” Italie, la “vraie” Égypte.

Le point de départ d’Olivier et Jamila est tiré d’une situation que j’ai vécue en médiation. Je leur posais des questions à partir de plusieurs axes du multiculturalisme dont l’un était l’amour interculturel. Je demandais à un jeune québécois : est-ce que tu pourrais tomber en amour avec une haïtienne? Et puis il me répondait... Un jour, j’ai demandé à un jeune qui vient d’ailleurs, est-ce que tu tomberais en amour avec une jeune québécoise?” Sans hésiter une seconde, il m’a répondu “non, jamais”. Je lui ai demandé pourquoi et il m’a répondu : “c’est impossible, on est trop différents, on n’a pas la même culture, on n’a pas la même religion, on n’a pas les mêmes valeurs, donc ça n’arrivera jamais”. C’est une réponse très forte avec tout ce qui se passe aujourd’hui. J’ai donc décidé de mettre en scène un amour interculturel, qui est peut-être impossible. Il y a deux choses que j’aimerais faire à travers ce texte. La première, c’est d’explorer et de donner un espace au personnage d’une jeune fille voilée qui habite au Québec et, la deuxième, c’est de mettre en scène deux jeunes qui tombent amoureux, cette jeune fille voilée et un jeune québécois de souche. Dans mon écriture, je ne veux surtout pas perdre de vue la multiplicité des points de vue et je veux lui donner un espace qui est la scène, le théâtre. Alors, l’apport des adolescents, à ce texte en particulier, est énorme.

Qu’est-ce qui te motive à créer pour les ados?

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Leur intégrité. Ils sont vrais et ça me pousse à écrire vrai.

Qu’est-ce que la RTA représente pour toi? Est-ce que la RTA a fait une différence dans ton parcours artistique?

Complètement! D’abord, la médiation, c’est un véritable terrain de jeu. Ça te donne la possibilité d’explorer. Même si c’est le processus de création d’un autre, il reste que c’est le médiateur qui a le premier contact avec les futurs spectateurs. Et puis, j’ai eu la chance d’ouvrir le Festival l’année dernière avec mon propre spectacle, Moi et l’autre, et on m’a donné l’occasion de faire les médiations de mes propres spectacles.  Il y a quelque chose dans l’affranchissement qui a été énorme pour moi cette journée-là. Jouer, être accueillie et avoir la liberté de faire mes propres médiations chez nous, à Laval... On a embarqué avec moi  et j’ai vécu la totale! C’était une journée exigeante, mais du point de vue de la croissance, l’apport est considérable en tant qu’artiste parce qu’on te questionne sur ton travail. C’est pratiquement une résidence! La RTA, c’est un espace de réflexion et une chance qui nous est donnée de changer la vie de quelqu’un. Et la RTA représente la première de mes valeurs: l’intégrité.